La température avait chuté d'un coup. Emmitouflée dans ma veste, je marchai sur les graviers blancs qui gémissaient sous mes pas. La chienne furetait autour de moi, les pattes englouties par les herbes folles. Il avait plu. La terre était constellée et j'aurais pu toucher le ciel gris.
Recouvert par les joncs et le lierre, le pont en pierre dormait depuis des années. Ensuite, le chemin se rétrécit. Les bordures de la route s'effacent et des fleurs font rouler les graviers pour capturer les rayons du soleil dans leur toile de pétales.
Impasse. Je n'ai jamais vu personne s'y aventurer. Je me couche sur un banc de bois écorché par le temps. Une cigarette noire à la main, je regardai les nuages fondre. J'étais le Ciel et l'Enfer. La fumée de mes lèvres s'élevait, droite et grise. Ce n'était pas la même odeur mais je pensai quand même aux cheminées.
J'avais froid. J'entendais la chienne humer l'air avec conviction.
Je sentis soudain une aiguille glacée me transpercer la joue. Sans m'en apercevoir, une larme s'était décrochée de mes cils et avait fendu la courbe de mon visage.
Toute la semaine, on m'avait empêché d'écrire. Ce matin, je m'étais réveillée avec un désir féroce: mutiler une page blanche avec mes maux.
Allongée, les nuages pour compagnons de rêve, je me suis rappelée de la stèle de plomb sous laquelle l'urne, poussiéreusement invisible, hurlait les noms des morts. Je me suis souvenue des trois filles serrées sur une pierre, du canapé rouge dont la couleur aurait fait pâlir celle du sang, des photos en mosaïque presque électrique... quand un bruit de tissus froissé m'a fait relever la tête. Des images sont rapidement apparues dans mon esprit pour chercher la nature de ce son. Les jupons d'une robe d'été? Un rideau soulevé par le vent? Je vis alors deux immenses cigognes traverser l'océan nuageux. Un des oiseaux vint se poser sur une cheminée. L'importune me regardait en penchant la tête. Ses énormes yeux noirs ne clignaient pas. Elle m'observait, curieuse et digne. Quelle est donc cette créature noire qui crache de la fumée?
Les anges de pierre ne soufflaient mot. Mais je les soupçonnais d'avoir la réponse. Sous ses caresses végétales, le lierre faisait vibre la verrière. La piscine vide, trou béant lisse de carrelage, n'osait tousser de peur de réveiller nos âmes.
La cigogne ouvrit grand ses ailes et se laissa tomber jusqu'à moi. À peine allait-elle atteindre le sol que la chienne se précipitait sur elle. Tissus froissé, aboiement, légèreté d'ivoire et ébène massif, l'oiseau reprit de l'altitude.
Que serait Baudelaire sans l'albatros? Je me sentis soudain vide de tout sens. L'existence était partie, accrochée aux plumes de l'importune.
Je trouvai un morceau de verre plantée dans la terre du chemin et entreprit de graver mon surnom. Déchiqueté, le bois du banc. Striures sanglantes dans ma main. La cigarette grésillait entre mes doigts et la chienne s'impatientait.
Les lamentations d'une cigogne, sur les rêveries d'un promeneur, m'ont apportées en secret, une toxique poétique.
Remarque: le terme « poussiéreusement » n'existe « dictionnairement » pas!
(fin août 2007)